Dussions-nous subir les foudres de feu Paul Fort dont nous pastichons un titre fameux, l’on ne peut s’empêcher de sourire en constatant dans la bouche et sous la
plume tant de politiciens que de journalistes, bref d’animaux médiatiques, cette jubilatoire tendance à accrocher préfixes et suffixes aux mots pour feindre la création de nouveaux concepts ; la
chose n’est certes pas inédite, mais elle connaît un développement considérable qui n’a d’égal que la croissante escroquerie intellectuelle consistant à vider certains mots de leur sens premier
pour ne leur conférer qu’une connotation péjorative (le populisme, par exemple, qui dans son acception primaire renvoie à la défense des intérêts du Peuple, mais que l’on se
complait à confondre avec la démagogie ou même parfois avec le césarisme).
L’ARCHE DE NÉO
Chacun se souvient de cette merveilleuse Une du
Nouvel Observateur, l’an dernier, sur les "néo-réacs", reprenant ainsi l’expression chère à l’impayable Daniel Lindenberg qui, en
grand redresseur des torts intellectuels, en gardien vigilant du temple du Politiquement Correct, avait "balancé", dans une liste noire qui taisait son nom, les intellectuels, philosophes ou
écrivains coupables de revendiquer une libre pensée perçue par ce pleutre moustachu comme dangereuse en ce qu’elle ressemblait un peu trop à un "Rappel à l’Ordre".
Des néo-réacs, donc.
Mais si, vous savez bien ! Par ce néologisme composé, l’Intelligentsia journalistique parisienne entend viser ces hommes plutôt de gauche qui furent un jour
d’honorables penseurs mais dont le destin est désormais d'être voués aux gémonies pour avoir franchi le Rubicon du discours "réactionnaire". Déjà, ce mot de "réactionnaire", nec
plus ultra pour décrédibiliser un ennemi, est devenu un terme galvaudé. Car enfin, à la source, qu’est-ce qu’un réactionnaire si ce n’est quelqu’un qui réagit, qui oppose des
réactions ? Dans ce sens-ci, être réac n’a rien d’insultant, on pourrait même s’enorgueillir d'un tel qualificatif, retenu comme contre-modèle aux moutons de Panurge qui hurlent avec les
loups - et dont les jours sont donc comptés si l’on en croit la fable de La Fontaine… Mais il semble qu’il ait fallu exagérer le ton péjoratif d’une citation du Très Saint Karl Marx ("les
réactionnaires cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’Histoire") et expurger le mot de son sens premier, pour n’en tirer qu’un quolibet teinté de maréchalisme. Car soyons clairs :
dans le langage courant, un réac est un vieux con, donc un danger potentiel, peut-être nazi, sans doute fasciste, comme tous les vieux, comme tous les cons.
Alors quoi, comme si cela ne suffisait pas, il faut encore
l’affubler d’un "néo", ce pauvre mot ? Les nouveaux réactionnaires ? Qu’ont-ils de nouveau ? Pas grand-chose dans le discours, en réalité… C’est plus aux yeux d’intellectuels
restés "purs" et de journalistes mimant (singeant ?) la naïveté, que ces réactionnaires sont neufs, car ils furent, jadis, leurs amis. Pour la plupart, ils ont "fait" 68 ou en ont goûté les
fruits sans complexe dans les années 70 – et en critiquent certes plus ou moins les conséquences, a posteriori. Ils sont issus des rangs du trotskisme, du communisme, du maoïsme, ou plus
modestement d’une culture collective française ayant intégré (in)consciemment le marxisme. Et pourtant, ils sont devenus des vieux cons !
En chef de file du mouvement, on nous propose Alain Finkielkraut, philosophe, professeur à
Polytechnique, et qui n’a pas demandé tant de (dis)grâces ; ce passionnant passionné d’Hannah Arendt est sans cesse caricaturé comme un avatar juif de Le
Pen, ou on ne sait encore quelle ineptie - résumons : un réacsioniste - parce qu’il a osé sortir des sentiers battus, comme l’avaient fait ses
illustres prédécesseurs, Paul Valéry ou Marcel Aymé pour ne citer qu’eux ; comme eux, il a cette acuité dans le regard, cette faculté d’observer son siècle avec lucidité (souvent) et inquiétude
(parfois). Entendons-nous bien : certains esprits chagrins, coincés, engoncés dans un prêt-à-penser lénifiant, peuvent éventuellement avoir trouvé choquante l’interview qu’il donna l’an dernier
au journal israélien Haaretz (il s’est d’ailleurs excusé de ses propos sur l'équipe "Black-black-black" du sieur Domenech), entretien journalistique qui s'intègrerait parfaitement dans le
logiciel rhétorique d’un intellectuel réactionnaire ; mais ne nous y trompons pas : Finkielkraut était catalogué "néo-réac" bien avant cet entretien au final moins violent que certaines
des réactions qu’il a engendrées. Non, ce n’est décidément pas dans son actualité récente qu’il faut chercher les causes de la mise au pilori du Professeur Alain F.
Au détour d’une critique, on comprend ce qui dérange chez Finkielkraut : sa propension à ne pas badigeonner ses pages de peinture rose bonbon ; il est l'homme à
abattre parce qu’il refuse l’optimisme gratuit. Dans une société tellement désespérée qu’elle veut imposer à tous ses membres l’Espoir comme valeur obligatoire, un type qui écrit "imbécillité
des pessimistes, ils noircissent l’avenir quand c’est le présent qui est sinistré" n’a pas sa place dans la Cour des gens bien comme il faut.
Et aux côtés de Finkielkraut, sont mis à l’index par Fouquier-Tinvillindenberg des personnalités aussi diverses que :
- le pourtant parfois démagogue Marcel Gauchet, inventeur de la fameuse " fracture sociale " dont se servit un candidat mangeur de pommes pour devenir le
Président Chirac,
- le sympathique Michel Houellebecq, romancier cynique et obsédé sexuel, mal vu du fait de ses propos sur l’Islam en 2001,
- le souvent pertinent Pierre-André Taguieff, passionnant politologue (non ce n'est pas un oxymore, grâce à lui !), grand spécialiste de l’antisémitisme, rangé
dans le camp des méchants parce qu’il a pointé du doigt les diverses origines de la judéophobie
- ou encore le très regretté Philippe Muray, provocateur de génie, à qui il est encore reproché, post-mortem, de s'être sincèrement, et vigoureusement, et
talentueusement, opposé à la Majorité Vert-Rose de la Ville de Paris.
Tous ont affirmé leur soif de liberté, tous ont été affublés du doux sobriquet de "néo-réactionnaire". Et l’on commence à comprendre l’usage du "néo" : le problème
n'est pas que la gauche caviar diabolise des personnes situées à droite, le problème vient de ce que cette même gauche caviar diabolise des personnalités également situées à gauche mais qui ne
rentrent pas dans le moule idéologique, ce "prêt-a-penser" consensuel dont je parlais, que les caviardeux officiels et autres apparatchiks indétrônables ont instauré ; Lindenberg a d’ailleurs
judicieusement remarqué – une fois n’est pas coutume – que la plupart des "néo-réactionnaires" avaient voté Chevènement en 2002, candidat indéniablement de gauche mais qui n’avait pas
honte de parler de patrie, de souveraineté, de République une et indivisible. Socialiste et national. National et socialiste. Un type infréquentable, donc...
Mais tâchons de ne point nous égarer et revenons à nos chers préfixes : ils peuvent avoir leur utilité (par exemple, le terme de néoconservateur pour les
vrais-Faucons américains se justifie sémantiquement), hélas trop souvent on dissimule, derrière leur emploi, ou bien un mensonge quant à une présumée évolution de telle ou telle doctrine (ainsi,
quand on s’intéresse un peu aux néonazis, on s’aperçoit rapidement qu’ils sont beaucoup plus nazis que néo), ou bien une absence d’idées, ou bien encore l’on masque derrière une
nouvelle combinaison de mots un état de fait que l’on n’ose assumer. Pas étonnant, de ce fait, que les frères Wachowski aient baptisé le personnage central des Matrix "Néo", eux qui ne
jurent - cinématographiquement parlant - que par l’esbroufe et la débauche d’effets spéciaux nouveaux pour cacher la minceur de la trame scénaristique, vague resucée new age de
Lewis Carroll et des Evangiles…
LE POIDS DES " ALTER "
Il est de coutume (pour combien de temps encore ?)
d’opposer gauche et droite, notamment sur le sujet de la conception d’un ordre supranational : à gauche l’Internationale, à droite la Mondialisation. Mais ne faut-il pas poser la question
différemment ? On obtiendrait alors une opposition bien plus pertinente, entre les mondialistes (de gauche comme de droite) et les nationalistes/souverainistes (mouvement intellectuel au sein
duquel l’extrême-droite n'occupe pas un monopole comme certaines crevures engluées dans leur malhonnêteté intellectuelle voudraient le faire croire, qui n'auraient qu'à relire Max Gallo pour se
convaincre de leur erreur).
C’est d’ailleurs cette césure-là qui a poussé la gauche de la gauche à créer le mot " altermondialiste " : littéralement, cela signifie "nous sommes pour
une autre mondialisation mais pour une mondialisation quand même". C’est la rencontre, au 21ème siècle, de deux grandes causes qui firent les beaux jours de la fin du 20ème : la révolution
bourgeoise et le mouvement des non-alignés. On les appelait gauchistes, tiers-mondistes, les voici altermondialistes prônant quelques jolies choses telles que le commerce équitable. Et
le bidonnant bedonnant moustachu José Bové de copiner avec le beau barbu pas barbant Tarik Ramadan au Forum Social Européen… Au
final, ces "alternatifs" devraient très bien s’entendre avec les mondialistes "néolibéraux" : ceux-là s’occuperont du commerce tandis que ceux-ci se chargeront d’équité et
d’éthique, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des Mondes (le fanfaron Michel-Edouard Leclerc ne surfe-t-il pas sur cette vague altermondialiste, avec des affiches à référence
soixante-huitarde et la distribution par son enseigne de produits de la coopérative "commerce éthiquable" ?)
Altermondialisme ? Le succès médiatique semble être au rendez-vous ; il n’en faut pas beaucoup plus à l'inépuisable cerveau du Professeur Jean-Claude
Martinez, fiscaliste, député européen, conseiller de Hassan II et Jean-Marie Le Pen, admirateur de Castro, Chavez et Reagan (quelle souplesse !), pour proposer au vieux leader du FN de rebaptiser son parti " Front AlterNational "… toutefois, le
Professeur Martinez devrait prendre garde car ici, il semblerait que la transformation linguistique et sémantique ne se fît pas aussi rapidement que dans le camp adverse ; les mentalités ne
seraient pas prêtes, par peur de voir une virée à gauche d’un discours nationaliste altéré.
TOUCHE PAS A MA PUTE !
Lorsque ce sont les suffixes qui s’y mettent, on s’enfonce alors un peu plus dans le conflit larvé et l’appauvrissement des idées : ainsi, tout le monde, chaque
"communauté", chaque citoyen, est la cible de "xxxxx-phobie" ou "d’anti-xxxxx": homophobes, islamophobes, gérontophobes, antiblancs, négrophobes (ou
"antiblacks" ou encore "antinoirs"), j’en passe et des meilleurphobes, qui devront "nécessairement" faire l’objet d’une loi – du moins pour les plus vendeurs,
"bankables" diraient les capitalistes (on notera d'ailleurs que la "-phobie" renvoie moins, de nos jours, à la peur qu'à la haine). Et tous de
dénoncer qui l’antisémitisme, qui la xénophobie, et d’assimiler les luttes pour les droits des "gays" (vocable ignoble s'il en est) et des femmes à la lutte contre le racisme,
de telle sorte que plus personne ne s’y retrouve, à commencer probablement par les racistes eux-mêmes qui ne savent plus où donner de la tête (skin head) ; quant aux
associations de défense des "victimes" de ces xxxx-phobies (ou organisations représentatives), il en naît tous les jours, en sus des déjà nombreuses boutiques existant : Mrap, Licra,
LDH, Crif, UEJF, UOIF, Cran… Vivement la LDNJ (Ligue pour la Dignité des Nains de Jardin) et le CRUFS (Conseil Représentatif des Unijambistes Franco-Suédois) !
Ce n’est d’ailleurs pas plus mal, puisque la concurrence,
rude, a permis à des officines telles que l'omniprésent SOS Racisme d’opérer un semblant de recentrage et modérer un tantinet leur(s) propos. Face à certains mouvements aussi inutilement
extrémistes que contestataires, l’association créée par le ventripotent fronceur de sourcils Julien Dray est presque parvenue (presque seulement, hélas) à gommer le gauchisme agressif de ses
origines et son côté "donneur de leçons" très lassant ; qu’il s’agisse du volontaire voire sympathique Malek Boutih, ou même de
l'agaçant Dominique Sopo (qui, aussi insupportable soit-il, a plutôt habilement géré "l’affaire des caricatures" et a critiqué récemment à Cachan les associations d’extrême-gauche poussant les
illégaux à refuser toute proposition de relogement, associations qu’il a qualifiées - non sans pertinence - de "nouveaux négriers"), cette évolution de "SOS Racisme" devrait logiquement permettre
aujourd’hui à des dirigeants peut-être plus compétents (quoique...), de proposer le dialogue et de réfléchir aux causes du racisme plutôt que d’employer des armes similaires à
celles de l’ennemi - comme le faisait notamment le vociférant Fodé Sylla, depuis recasé au Conseil Economique et Social, véritable pépinière de génies incompris s’étant fait virer de
partout.
La généralisation des mots à suffixes semble ainsi suivre l’évolution de la société, et de ses maux. Mais cet emploi de suffixes et préfixes tend à effacer, à rayer
de notre vocabulaire déjà bien appauvri, des termes préexistants tout à fait appropriés à la description des situations en jeu : ainsi, les sympathiques misogynes chantés par Brassens (le sage
avait raison, il y a les emmerdantes, les emmerdeuses et les emmerderesses) se voient désormais refuser le droit à la truculence et à la provocation rigolarde (pour s'en convaincre, il suffit de
se remémorer les réactions hystériques suscitées par les "saillies" d'Alain Soral ou d'Eric Zemmour), et ne tarderont pas à subir une requalification en "féminophobes", grâce à l’action
d’associations diverses et variées, des plus courageuses (ces filles qui ne sont Ni putes ni soumises mais coincées le cul entre deux chaises, position qui se révèle peu confortable
voire casse-gueule, Fadela Amara n'ayant pas la corpulence d'une Roselyne Bachelot) aux plus gonflantes (Les chiennes de garde et autres connes castratrices sur la défensive aboyant en
meute dans un réflexe pavlovien)…
AUTANT EN EMPORTE LE LEVANT…
Toutes les combinaisons sont possibles, les opinions peuvent diverger : ainsi tel Club de réflexion sera regardé comme néo-maçonnique à droite et comme
crypto-fasciste à gauche. D’autres encore tenteront des constructions audacieuses, complexes et tout à fait vaines : les nostalgiques modérés se verront attribuer la qualité
d’alter-anti-néos ; la confusion n’est pas loin...
Pis encore, elle se mêle parfois d’homonymie : ainsi les sinophobes critiquent les tendances cynophages donc cynophobes des chinois
mangeurs de chiens ; allez raconter cela à un étranger apprenant notre langue : comment lui expliquer qu’un sinophobe anticynophobe se cantonne au Cantonnais et n’attaque pas forcément le nippon
au napalm ? Faut-il avouer que, derrière toutes ces allitérations et assonances, favorisées par le jeu des néologismes, il n’y a rien d’autre que le plaisir de jongler avec les mots ? Il est à
parier que l’étranger , agacé par toutes ces transformations linguistiques, répondra avec humour "ça suffixe !".
Au final, le phénomène néologistique n’est pas grave en soi : inventer des mots en
ajoutant préfixes et suffixes sur la base d’un radical peut ressembler aux gammes du pianiste, voire à l’art de l’appoggiature du compositeur ; l’usage du mot-valise peut même se révéler tout à
fait réjouissant : Philippe Muray, encore lui, nous en a offerts de jolis avec un mélange irremplaçable d’humour pertinent et de
dérision provocatrice – on citera ses célèbres Artistocrates (i.e. artistes officiels, soutenus par les politiciens et vice versa, qui comme sous l’Ancien Régime semblent occuper une
charge). A propos de Lindenberg, Muray aurait parlé de "maton de Panurge", expression qui renvoyait aux individus qui, par tous les moyens, tentent de faire taire les voix qui s'opposent
au consensus que l’on veut politiquement correct.
Néanmoins, tout cela devient problématique dès que le sérieux pointe le bout de son nez, que la Grande Vérité, la Grande Cause, ou l’Idéologie prennent tous ces
mots en otage… Inutile de se gargariser de tant de fausse nouveauté ou de fausse alternative ! Ou, encore une fois, l’on risquera d'y perdre son latin…
Maxime GAUTHIER, LE LIBRE PLURIEL N°1, février 2007